Interviews


Gibellina – Sicile (Italie)
Année 2012
© Pascal Corazza

Pascal Corazza – La quête de ses origines
propos recueillis par Antoine Dectot de Christen

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Après de nombreuses années passées à voyager aux quatre coins du monde, pourquoi vous êtes-vous subitement et aussi intensément intéressé à vos origines ?
Je me vois comme un ballon de baudruche, gonflé de savoir scolaire, que mes 17 ans auraient percé. J’avais si soif de vivre que je suis allé dans tous les sens. Mais parallèlement, l’été, j’accompagnais des adolescents à l’étranger, je leur apprenais à voyager. J’étais déjà dans la transmission, celle où l’on vit les choses. Je me suis intéressé à mes origines au moment d’« entrer » dans la société, dix ans après : pourquoi devenir enseignant, moi qui détestais l’école ? Sur le temps de mes vacances, je continuais à partir, mais je sentais qu’à ce rythme, j’allais dans le mur.

Au cours de votre enquête, parsemée d’obstacles, avez-vous parfois songé à renoncer, à abandonner ?
Je me suis mis en danger très souvent. Un premier séjour de cinq mois en Italie m’a fait perdre 10 kilos. Les dettes accumulées pour avoir le temps d’apprendre l’italien, de chercher, d’écrire, de traduire, ont fini par m’étrangler totalement, au point de me donner de sérieuses inquiétudes. Mais sans jamais me faire renoncer. Il y a une chose, qui retient : l’écriture. Et puis le lien à ses parents, justement : les miens ont été formidables.

Ce voyage à travers le temps et l’espace, et le terrible secret que vous avez découvert, tout cela vous a-t-il profondément transformé ?
Ce qui m’a transformé, c’est la psychanalyse. Trouver un lieu où la différence est acceptée, cela n’a pas de prix. Voyager en soi est l’expérience la plus périlleuse, la plus enrichissante qui soit. Et quand mille personnes vous regardent d’un air réprobateur, il est essentiel d’en connaître une qui dise « je vous comprends ». L’écriture, c’est le prolongement. C’est la voix qui imagine pouvoir un jour trouver un lecteur, un « autre » avec qui partager. Je l’ai toujours vue comme le seul grappin capable de me sortir de l’enfermement dans lequel une telle histoire ne manque pas de plonger. Il fallait rompre le silence. Il me semble qu’avec L’incidente del carretto, en Italie, et la parution de Voyage en Italique, en France, j’y sois un peu parvenu.

Votre cheminement a-t-il modifié votre regard sur l’Italie, sur la France et sur les relations entre ces deux pays ?
L’Italie, c’est mon autre pays. Il est si riche, si surprenant. C’est au Sud, où je vis, que l’Italie d’avant existe encore un peu. Voir les mêmes orangers, en Calabre, que ceux sur lesquels j’étais perché, il y a dix-sept ans, chez des Calabrais émigrés en Australie, me fait croire à ce fil qui nous relie. Et pourtant je me sens très rochelais, l’Atlantique est en moi, l’océan me manque terriblement. Je suis un peu comme le trait d’union dans l’adresse de notre ambassade (France-Italia). Avoir un livre des deux côtés de la frontière me donne bien plus qu’une double nationalité.

Quels livres nous conseillez-vous pour découvrir l’histoire et l’actualité des diasporas italiennes ?
Un livre sur les diasporas italiennes, c’est mon projet. Je compte bientôt repartir pour l’écrire, et puis pour boucler la boucle. Mais pour aller à la rencontre de toutes ces « Petites Italies », encore fallait-il bien connaître la Péninsule. Jean Noël Schifano en parle très bien, dans son Désir d’Italie, chez Gallimard. Edmonde Charles-Roux et Dominique Fernandez ont obtenu le Goncourt pour Grasset grâce à l’Italie. Pierre Milza et Jean-Yves Frétigné sont deux historiens incontournables, chez Fayard. Il faut aussi lire et relire Rigoni Stern, Svevo, Gadda, Primo Levi, pour le Nord, et se rappeler que le Sud a donné au pays ses plus grands talents littéraires. Pour ne citer que les plus connus, Pirandello, Brancati, Verga et Sciascia, vous feront découvrir la Sicile bien au-delà des clichés qui l’isolent encore un peu plus, aujourd’hui, dans sa difficile réalité.

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