Interviews


Condé-Sainte-Libiaire – Seine-et-Marne (France)
Année 2007
© Aricia Pastaga

Baptiste Roux – Métro, locos, studios
propos recueillis par Julie Boch

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Qu’est-ce que « la poésie du rail » ?
En grec ancien, « poésie » signifie création, élaboration à partir d’une idée ou processus de transformation. Pour moi, la poésie du rail renvoie à l’idée d’une conversion des traits les plus matériels de l’univers ferroviaire (les bâtiments, les crissements de freins, les fiches horaires, etc.) en éléments de rêverie appelés à s’inscrire dans un imaginaire pour susciter des analogies, entrecroiser des sensations ou encore générer des associations insolites. Pour qui sait donner congé à la raison le temps d’un voyage en train, celui-ci devient le support idéal pour voir les émotions et les souvenirs gouverner son esprit, et s’établir des relations inattendues entre le moi et le monde. Le départ d’un convoi relève pour moi du cérémonial et de l’invention narrative : l’observation des voyageurs ou de ceux qui les accompagnent constitue une matière sur laquelle on peut vagabonder pendant des heures pour inventer ses propres histoires.

Quelles différences et quelles similitudes établissez-vous entre le voyage en train et en métro ?
La distinction principale réside dans le rapport entretenu avec la destination ; là où le voyage en train s’inscrit dans un processus d’actes ritualisés (consultation des horaires, réservation, achat d’un « roman de gare », etc.) qui actualisent l’idée de déplacement, le métro apparaît comme une contrainte nécessaire entre un point de départ et une arrivée dont l’attente phagocyte toute implication dans le déplacement. Cela dit, comme tout transport en commun, le métro et le train se caractérisent par le surgissement de l’inattendu dans un espace restreint, quand se trouvent réunis des êtres dont l’association peut engendrer l’euphorie comme le pugilat…

Comment le métro révèle-t-il la ville ?
Le réseau suburbain entretient un rapport que je qualifierais de viscéral avec la cité, en ce sens qu’il concentre dans son espace confiné les traits distinctifs des quartiers traversés (l’habitus du voyageur qui monte à Jasmin n’est pas celui de son homologue de La Courneuve) et retranscrit l’esprit d’une ville – voire d’une nation. J’aime citer comme exemples les deux réseaux de Londres et de Buenos Aires, totalement dissemblables dans leur manière d’aborder la traversée de la cité : avec un pragmatisme tout anglo-saxon, le premier avale les distances à 60 kilomètres à l’heure dans des boyaux qui enserrent la rame, là où la nostalgie argentine conserve les wagons en bois des années 1930 qui sinuent dans un enchevêtrement de lignes complexe à déchiffrer au premier abord.

En tant que cinéphile, pouvez-nous nous parler de la place du train au cinéma ?
Le train et les films ont en commun de proposer une approche « cinématique » du monde, qui convertit le mouvement en pensée et nourrit l’imagination du voyageur/spectateur. À mes yeux, le cinéaste qui a le mieux saisi les possibilités narratives offertes par le chemin de fer est sans doute Hitchcock, qui assigne à chaque présence du train à l’écran (dans Une femme disparaît, L’Inconnu du Nord-Express ou La Mort aux trousses) un motif dramatique intégré à la force symbolique du voyage. D’autres cinéastes ont une approche plus fonctionnelle, mais il n’en demeure pas moins que le cinéma utilise un langage idéal pour transcrire l’univers du rail, des sensations du voyageur au spectacle de convois lancés à pleine allure. L’adoption du train s’est d’ailleurs faite immédiatement : L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat, tourné en 1895 par les frères Lumière, est le premier film de l’histoire du septième art…

Quelles sont les œuvres littéraires qui célèbrent le mieux le train ?
Le récit de fiction possède, selon moi, moins d’affinités avec le régime énonciatif du voyage en train, en raison de l’écart entre les vitesses « narratives » de l’un et de l’autre, de sorte que, à l’exception du Zola de La Bête humaine, qui travaille justement l’homologie entre les deux, la poésie me semble un mode d’expression plus approprié pour traduire en mots l’expérience du voyage. À ce titre, La Prose du Transsibérien de Cendrars, dont le rythme consonne idéalement avec l’aspect visionnaire des vers libres, me paraît un bel hommage rendu aux trains du monde et à ceux qui les empruntent, des versants andins aux lignes d’intérêt local du bocage normand.

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