Interviews


Flandre (Belgique)
Année 2009
© Judith Vaes

Mélanie Delloye – Parler à l’oreille des ânes
propos recueillis par Matthieu Delaunay

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Votre formation au journalisme vous a-t-elle menée à voyager ?
En fait, pas vraiment. Je n’ai exercé cette profession que très peu de temps même si le voyage pour moi commence à travers les mots. J’ai épousé Bernard, un baroudeur, et c’est lui qui m’a menée au voyage au long cours. Le journalisme dans tout ce contexte, c’est une curiosité et un regard renouvelé chaque jour. Mais je suis aussi très prise par la rêverie, la poésie. J’ai donc un regard mélangé, mais s’il y a du journalisme dans mon regard, c’est ma grande curiosité.

Dans quel état d’esprit avez-vous pris la route avec mari et enfants ?
Tout cela part d’une recherche de sens. Depuis des années, Bernard et moi nous interrogions sur l’espace réservé à la vitesse dans nos sociétés. Nous nous sommes dit qu’il fallait changer nous-mêmes ce que nous voulions changer dans le monde : depuis treize ans, nous vivons sans voiture. Et comme Bernard souhaitait de longue date emmener sa famille autour du monde, nous avons attendu que les enfants aient les mollets assez solides pour partir à pied. Bernard serait bien allé jusqu’à Fès ou Athènes. Moi, un tour de France m’aurait suffi… Finalement nous sommes arrivés sur une plage portugaise.

Comment ce voyage avec deux ânes a-t-il nourri votre vie de famille ?
Tout a coulé de source. Le fait de ralentir, de vivre à vitesse humaine, ne pouvait que renforcer les liens entre nous. Quand on se délivre de l’angoisse d’aller vite, on devient disponible et tout s’éclaire. On prend le temps de regarder, de toucher, de se redécouvrir. En voyageant, nous formions un groupe dans lequel chacun était ouvert vers l’extérieur, avec chacun l’obligation de supporter sa solitude, celle que tout voyageur rencontre. Voyager avec des ânes a révélé d’autres choses. Mais ce qu’il y a de sûr c’est qu’avec les enfants, ils étaient de vrais ambassadeurs. « Et les enfants s’en vont devant, les autres suivent en rêvant », écrivit Apollinaire.

Qu’est-ce que le rythme de l’âne ?
C’est un rythme allègre, un staccato, sorte de note courte et noire, comme le sabot de l’âne. C’est aussi un accompagnement tapoté, un lent dodelinement. Au trop ou au galop, l’allure est saccadée. C’est enfin un rythme très doux ; cet animal est d’une douceur extrême, il suffit juste d’observer ses oreilles ou son regard pour comprendre. Sur le rythme de l’âne, il y a de quoi écrire un livre…

Quels livres aviez-vous serrés dans les fontes de vos montures ?
Nous ne montions pas les ânes : ils étaient bâtés pour porter les bagages. Très limités par le poids, nous n’avons emporté que peu d’ouvrages : quelques livres de naturalisme, et une sorte d’encyclopédie des sciences pour le cas où les enfants nous chatouilleraient avec des questions du genre « Pourquoi le ciel est-il bleu ? », ce qui n’a pas manqué d’arriver… Nous avions peu de temps pour lire, absorbés par notre quotidien nomade, et les rencontres avec la faune, la flore et l’Homo sapiens. Sinon, pour voyager, rien de tel que la littérature : Sylvain Tesson par exemple, et pas nécessairement les récits de voyage, même si, enfant, j’ai aimé Le Bonheur à cheval d’Évelyne Coquet. Samarcande d’Amin Maalouf, Le vieux qui lisait des romans d’amour de Sepúlveda, Les Chants de la Balandrane de René Char ou le merveilleux Monsignor Quichotte de Greene vous transportent.

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