Interviews


Quais de Seine – Paris (France)
Année 1996
© Jean-Didier Urbain

Jean-Didier Urbain – Le sommeil de la villégiature et l’au-delà du voyage
propos recueillis par Émeric Fisset

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Quelles ont été vos expériences fondatrices ?
Sans doute le passage de frontières. J’ai très souvent franchi la frontière belge pour rendre visite à ma famille paternelle : une frontière sans autre exotisme que les menues marchandises que nous passions. Et puis, en 1965, je me suis rendu en Tchécoslovaquie. Imaginez… dix-huit heures dans un train de nuit, les formalités administratives, une autre langue, un autre langage dans le groupe, marqué par la dialectique marxiste. L’altérité, l’exotisme presque.

Quel voyageur, voire quel mouvement, vous a influencé ?
J’ai été plus marqué par la lecture – les Bob Morane, Les Aventures d’Arthur Gordon Pym, Robinson Crusoé – que par les voyageurs. Sauf sans doute par Jack Kerouac qui, avec Sur la route, lance la littérature américaine du vagabondage et de l’errance. De même que je raccorde la Lost Generation à la maison secondaire et la Hip Generation à la villégiature, la Beat Generation de Kerouac c’est l’appel du large. Lorsque j’ai effectué ma thèse sur les cimetières en Occident, j’avais déjà percé cette rhétorique du sommeil – la villégiature – et de l’au-delà – le voyage.

En quoi vous rattachez-vous aux tendances touristiques actuelles ?
Le Français, qui est l’Européen le plus mobile sur son territoire, serait l’un des plus voyageurs si nous n’avions pas les Alpes et la Méditerranée qui attirent Britanniques, Néerlandais et Allemands : hors voyage d’affaires, nous sommes 11 % à franchir les frontières de l’Hexagone chaque année. Et, si l’on excepte les colloques auxquels je participe, j’effectue, en bon Parisien, cinq à six voyages par an. Je possède une résidence secondaire en Bourgogne, aime séjourner en Corse, et ai voyagé partout en Europe, un peu en Afrique australe et quasiment dans toutes les Amériques, du Canada à la Patagonie.

Vos plus grandes émotions ?
Mon séjour au Mexique en 1972. La route jusqu’au site maya de Palenque. J’étais comme dans un livre d’images : la moiteur, l’exubérance végétale, les cris d’animaux, les puits de lumière entre les arbres. C’était l’expérience de Lévi-Strauss dans Tristes tropiques, qui a trouvé ce que Rousseau n’avait qu’imaginé. J’ai moi aussi éprouvé la coïncidence entre la représentation que j’avais de la jungle et l’expérience que je faisais d’elle. Mais j’ai connu également la peur sur la route de Teotihuacán, où des policiers menaçants nous ont dépouillés et, bien plus tard, en 1999, dans une township en Afrique du Sud, l’expérience paniquante d’être devenu la minorité.

Lorsqu’on a, comme vous, épluché les récits, les rapports et les enquêtes, de quel voyage rêve-t-on encore ?
Je n’ai jamais été plus à l’est que Chypre et rêve toujours d’Orient. Sans doute est-ce l’aire himalayenne qui m’attire le plus. Je voudrais non pas y séjourner, mais y passer, de façon à ce que jamais mon regard ne s’émousse. Car c’est bien cela le voyage, c’est cette manière privilégiée que nous, les Occidentaux, mais aussi beaucoup d’autres peuples à présent, avons d’échapper à la routine, de retrouver la distance de la découverte, le sens de l’émerveillement. Cette expérience qui nous permet de corriger lentement les stéréotypes et de revenir avec une vision rafraîchie et plus exotique de notre vie quotidienne.

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